La serinette
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Voici quelques photos commentées de la restauration de l'un des précurseurs de tous les instruments de musique mécanique : la serinette.

Cette opération m'a demandé bien plus de temps que prévu car il a fallut se familiariser avec les techniques permettant de rester autant que possible dans l'esprit de la construction de l'instrument et ne pas le défigurer.

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Oui bon, c'est un peu le bazar!

Histoire, Etat initial, Démontage, Reconstruction, Soufflerie, Tuyaux, Finitions, Musique, Liens

 

Un peu d'histoire...

Dans son célèbre traité de 1776, Dom François Bedos de Celles décrit avec précision la manière dont est construit cet orgue à oiseaux, "qu'on appelle aussi Turlutaine..." ( voir ci-dessous la citation extraite de l'ouvrage).

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La bourgeoisie de cette époque, en faisait usage afin d'apprendre à chanter aux oiseaux de compagnie. Il était doté d'une dizaine de tuyaux en étain commandés par un cylindre à picots comportant 8 morceaux d'une vingtaine de secondes chacun. En fonction de la tessiture de l'apprenti, la serinette se déclinait en "merline", voire en "perroquette"! Les tuyaux s'allongeaient, et l'instrument grandissait.

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Plus tard l'instrument acquit quelques lettres de noblesse. On le dota de tuyaux supplémentaires, voire de plusieurs jeux, d'une soufflerie plus puissante et de cylindres plus conséquents. Alors il gagna les salons...

Une très intéressante collection est visible au musée de la musique mécanique de Mirecourt, où l'on pourra en admirer de nombreuses versions, toujours bâtis selon la même architecture, allant de notre serinette minuscule à des modèles beaucoup plus imposants destinés à l'accompagnement des chants liturgiques.

Etat initial

Le bouche à oreilles des passionnés de musique mécanique m'a permis d'acquérir un exemplaire de cet illustre instrument, non fonctionnel, mais dans un état "presque parfait" pour une restauration: beaucoup de pièces déjà décollées et état général plus qu'engageant. En tous cas, j'en ai pris possession avec l'excitation d'un héros de Jules Verne, embarquant pour un voyage dans le temps. Merci Jean, merci Jean-Louis!

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Le cylindre semble dans un excellent état. Son pointage, bien qu'il ne soit pas d'une exceptionnelle richesse, est complet et uniforme... déjà une bonne chose! Les tuyaux sont dans la petite boîte à droite avec quelques pilotes qu'il faudra vraisemblablement refaire. Cela donne envie de s'y mettre non ?

Démontage

L'instrument a été complètement démonté, tous collages séparés, et toutes pièces métalliques sorties de leurs logements. Les colles utilisées sont de 2 types : colle d'os pour les assemblages par contact, et colle de poisson pour les emboîtements. La colle d'os se dissout facilement à l'eau chaude ou au décapeur thermique. Un peu d'alcool vient à bout de la colle poisson. Des colles du même type seront utilisées au remontage.

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Particularité intéressante de la serinette (et peut-être des modes de construction de cette époque ?): l'assemblage fait grand usage de pointes associées à de la colle : fixation du sommier, du porte-vent, du clavier, du soufflet, du chariot porte cylindre etc...

Reconstruction du sommier et de la base

Prendre la décision de remplacer des pièces d'une telle importance, relevait d'un choix assez cornélien, mais avais-je d'autres possibilités ?

Le sommier: malgré son bon état apparent, il s'est avéré criblé intérieurement de trous de vers, avec pour conséquence la plus fâcheuse, une communication entre tuyaux voisins surtout vers le centre.

N'étant pas trop adepte de ces pâtes à reboucher et autres produits d'imprégnation, j'ai décidé de fabriquer un nouveau sommier en hêtre conformément à l'original. Le sommier est en 2 parties, et la pièce du dessous n'était pas du même bois. Je pense avoir reconnu du tilleul... en tous cas c'est ce que j'ai utilisé pour ce minuscule carrelet.

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La base de l'instrument: là le problème était encore plus crucial, car outre les sérieux dommages causés par les vers et un angle manquant, les pièces d'origine sont notablement cintrées, vraisemblablement du fait de l'utilisation de bois mal choisit, et au séchage imparfait. La première conséquence est la présence de fuites sous le porte-vent. Une reprise ancienne a d'ailleurs été effectuée à ce niveau en comblant les vides au moyen de clipots de bois tendre et force colle d'os. L'autre conséquence plus inattendue est que cela confère au coffret une forme en "V", provoquant un désalignement entre le soufflet (en bas) et le vilebrequin (en haut). De ce fait, la petite bielle métallique ne peut aller et venir librement et coince à chaque tour.

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Il a donc été décidé de reconstruire le cadre de la base (pièces B1 à B4). La partie centrale étant conservée. Un premier jeu de pièces a d'abord été réalisé en pin afin de vérifier que les problèmes précédents étaient résolus. Le cadre définitif a été fabriqué en hêtre conformément à l'original. Toutes les dimensions et épaisseurs ont été strictement respectées. Tous les trous et divers perçages ont été reportés et effectués aux mêmes emplacements et aux mêmes dimensions, y compris ceux des nombreuses pointes. Résultat: les remontage s'est effectué sans difficultés aucune, façon 'Lego'. Et... miracle: plus de fuites, tout est aligné, et mécaniquement tout fonctionne à la perfection!

 Bien évidemment, les anciennes pièces ont été précieusement conservées en tant que témoins.

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Les pièces reconstruites:  sommier, peaux des soupapes, cadre de la base et ressorts.

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Le clavier et ses pilotes neufs, l'arrière du sommier fermé par une bande de papier, le clavier en place.

 

La soufflerie

La soufflerie semblait également en bon état, et longtemps, j'ai essayé de travailler sur les tuyaux en me satisfaisant du peu d'air qu'elle produisait. Jusqu'au jour où je me suis rendu compte que le cuir était poreux, surtout au niveau de la réserve. J'ai bien tenté dans un premier temps de lui restituer son étanchéité à l'aide de produits destinés aux chaussures, mais l'effet n'a pas été durable. Après un soigneux démontage, une nouvelle peau a été mise en place, à la colle d'os. Sans être d'un gros débit (il n'a pas été conçu pour cela!), ce soufflet se comporte maintenant de manière plus qu'honorable et alimente ses petits tuyaux sans faillir.

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Le soufflet en cours de réfection: les clapets internes

 

Les tuyaux

Cela a constitué une part important du temps passé à cette restauration, car il a fallut apprivoiser cet alliage d'étain et de plomb appelé "étoffe" et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il ne se laisse pas faire! Les tuyaux fournis nécessitaient pas mal de travail. Plusieurs d'entre eux avaient été rallongés, et il était nécessaire, pour des raisons esthétiques dans un premier temps, de rendre la jonction la moins visible possible. En y glissant un forêt d'une dimension adéquate, il est possible par un martelage soigneux, d'aplanir notablement la zone de la soudure. Les irrégularités résiduelles sont ensuite "gommées" par un ponçage au papier de verre fin, suivi d'une finition au "Miror". 

Ensuite, la longueur de ces tuyaux étant différente de celle pour laquelle ils avaient été harmonisés, il a été nécessaire de reprendre les hauteurs de bouches ainsi que les passages de vent. La plupart des bouches ont été légèrement abaissées, et les passages de vent ajustés. De cette manière, les tuyaux donnent leur note rapidement, et avec un minimum d'air.

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Reprise de la bouche 

Pour abaisser la bouche, j'ai procédé de la manière suivante: en introduisant une tige métallique d'un diamètre approprié dans le tuyau, et en la poussant délicatement jusqu'à la bouche, on redresse l'étain de manière à rendre cette partie à nouveau cylindrique. Ensuite, en laissant la tige de métal en place, une mince lamelle d'alliage est soudée dans le prolongement du bas de la bouche existante. La présence de la tige métallique, si elle n'est pas très académique, facilite tout de même grandement les choses en servant à la fois de gabarit et de support pour la pièce rapportée, et en jouant un rôle de volant d'inertie thermique. Puis, de la même manière que précédemment, par martelage et ponçage, on tente de rendre la soudure la moins visible possible. La bouche peut ensuite être reformée en l'aplatissant, puis progressivement ajustée par enlèvement de matière.

Fignolage

Enfin, à titre de fignolage, et pour faire comme dans les livres et sur les différentes photos que j'ai pu voir! ;o), après mise à la longueur, le haut du tuyau est légèrement resserré. Il me semble que cela doit permettre un ajustage précis de la note, encore faudrait-il maîtriser la pression de vent avec une grande précision. Mais, c'est plus joli!

Cette phase m'a beaucoup appris sur les tuyaux en étain. Maintenant, je crois savoir les travailler assez correctement: les raccourcir bien sûr, mais également les rallonger, leur hausser ou descendre la bouche... Mon fer à souder d'électronicien à réglage précis de la température, me fut d'un grand secours!

Les aléas des divers ajustages m'on amenés à un peu trop raccourcir les tuyaux... l'instrument est donc quelques demi-tons plus haut qu'il ne faudrait.

 

Finitions

Toutes les pièces d'origine ont été traitées avec un fongicide, poncées à la laine d'acier et cirées. Les pièces neuves ont été légèrement teintées auparavant, afin de rattraper la teinte... le temps fera le reste!

La manivelle manquante, a été re-fabriquée conformément aux croquis du Dom Bedos.

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Pour l'anecdote, la manivelle de gauche équipait la serinette lorsque j'en ai pris possession ;o)

 

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Une ambiance champêtre lui va à merveille!

Elle chante!

C'est le but ultime, et c'est non sans une certaine émotion que l'on découvre ces musiques d'un autre temps. On soulève le clavier, on cale le cylindre sur l'un des 8 airs, et c'est parti pour tourner la petite manivelle à environ 2 tours par seconde!

Le cylindre comporte les airs suivants: La Marseillaise, La ronde des matelots, La tournure de Lisette, La petite chasse, les cloches de Corneville, Un baisers dans les blés, Les Diablesses(Polka), Verse le vin d'amour(valse).

L'analyse de cette liste pourrait peut-être permettre de dater l'instrument. Si quelqu'un a une idée, je suis preneur.

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Un enregistrement de la Marseillaise (Mp3 de 595 Ko) Le rythme est assez particulier, mais le pointage du cylindre est comme ça! Quelques tuyaux sont également un peu limite du point de vue accord...

 

Lien:  incontournable, avec des enregistrements d'une serinette qui chante à la perfection! Bernard Pin
Datation : Un très aimable courrier de Bernard Pin m'a récemment indiqué (mai 2010) que d'après l'écriture de la carte des airs, cette serinette pourrait provenir de la maison F.G. Dumon et F. Clément à Mirecourt. Et que de plus, la présence de l'air "Les cloches de Corneville" situerait sa date de fabrication après 1875.
Merci Monsieur Pin !